Une femme de la République démocratique du Congo
Ce jour-là, je me suis rendu près de la gare de Yokohama pour assurer l'interprétation d'un entretien entre une journaliste de la NHK et une femme originaire de la République démocratique du Congo.
Sa demande d'asile avait été rejetée au Japon et elle vivait dans une situation extrêmement précaire, avec ses jeunes enfants.
Lorsqu'elle est entrée dans la salle de réunion, elle semblait épuisée.
Même ses salutations étaient à peine audibles.
Pendant tout l'entretien, elle répondait à mes traductions d'un simple hochement de tête ou de quelques mots.
Elle racontait combien son quotidien était difficile, au point de ne pas toujours savoir ce qu'elle pourrait manger le lendemain.
Elle évoquait aussi les préjugés et la haine auxquels les étrangers sont parfois confrontés.
La journaliste poursuivait ses questions sur cette réalité si dure.
Devant nous se trouvait une femme de la République démocratique du Congo, vivant loin de son pays, dans un Japon dont elle ne maîtrisait ni la langue ni les codes.
Comme interprète, je me sentais profondément mal à l'aise.
J'avais le sentiment de ne pas réussir à créer ce lien qui devrait naturellement s'établir entre deux personnes.
C'était comme lancer des mots dans l'obscurité, sans qu'aucun écho ne revienne.
Après l'entretien, nous avons eu quelques minutes pour discuter plus librement.
Lorsque je lui ai raconté que j'avais vécu en France, elle a aussitôt réagi :
— Ah bon ? Tu as vécu en France ?
Puis elle a ajouté :
— Tu parles très bien français... mais tu es Japonais ?
Son visage, jusque-là fermé, s'est légèrement détendu.
Je lui ai ensuite parlé de l'équipe nationale de la République démocratique du Congo, que j'avais suivie quelques jours plus tôt lors de la Coupe du monde de football.
Peu auparavant, j'avais traduit un reportage consacré à cette sélection.
L'entraîneur y disait :
« Les Congolais n'abandonnent jamais. Ils savent se soutenir les uns les autres. »
Cette phrase m'était restée en mémoire.
Je lui ai raconté que j'avais encouragé son équipe pendant la Coupe du monde et que l'attitude des joueurs m'avait profondément touché.
Alors, elle a souri.
Un sourire simple et naturel.
Rien à voir avec l'expression tendue qu'elle avait gardée tout au long de l'entretien.
À cet instant, j'ai éprouvé un léger regret.
J'aurais dû lui parler de tout cela beaucoup plus tôt.
Pendant toute l'interview, nous n'avions parlé que de sa situation.
Sa demande d'asile.
Les difficultés de son quotidien.
Les inquiétudes pour son enfant.
Bien sûr, c'était le sujet même du reportage.
Mais, sans m'en rendre compte, je ne regardais plus vraiment cette femme.
Je ne voyais qu'à travers les épreuves qu'elle traversait.
Les liens entre les personnes naissent souvent de conversations sur des choses simples : ce que l'on aime, ce que l'on mange, ce qui nous fait vibrer.
Je le savais déjà.
Et pourtant, ce jour-là, jusqu'à la fin de l'entretien, je n'avais vu en elle que sa situation.
Nous avons tous tendance, sans même nous en apercevoir, à regarder les autres à travers leurs étiquettes.
Moi aussi.
Ce n'est qu'à la fin de cette rencontre que j'ai enfin vue, non pas une réfugiée en difficulté, mais une femme de la République démocratique du Congo.